Les Veilleurs

La vocation est rare, et elle est difficile. Les hommes ont besoin de vigie, mais préfèrent de loin qu’elle se taise, et le regard des sentinelles est de ceux qu’on évite. L’homme ne s’en offusque point. Il entre en dissidence courtoise et garde pour lui ses commentaires, dans un baluchon qui grossit. Rien n’est à regretter, cette distance lui convient. Il est bien à son aise sur ce banc isolé, la vue est idéale et la solitude lui sied. Que ferait-il, au milieu de tous, la tape sur l’épaule et les sourires complices ? Le Veilleur n’a pas l’esprit de corps, il ne sait ni flatter, ni mentir, ni se battre, ni rire fort à propos. La harangue l’ennuie tout autant que l’épée. Encore pourrait-il fuir. Il connaît les chemins d’escarpe, ceux des Marcheurs et ceux des Mages, il a pisté leurs évasions discrètes et leurs envols légers. Mais les Veilleurs sont des êtres inquiets, raisonnables, et souvent indécis. Ce penchant pour le doute les laisse de longues heures immobiles au pied des arbres, pris dans d’impénétrables études, allant d’une hypothèse à une autre, tanguant sur chaque ramification de leurs pensées obscures, glissant le long de toute bifurcation envisageable. Ils marchent, le front lourd, les yeux rivés vers des abysses d’alternatives, équidistantes, tentantes à l’unisson, et irréconciliables.

Le Veilleur porte ainsi à chaque heure le fardeau de sa tragédie, une maladie absurde, et un symptôme incurable : il veut comprendre. Il ne vit que pour cela, tenter de cerner, à défaut de résoudre, l’énigme où la naissance l’a plongé. Donner un sens à sa propre existence lui paraît secondaire. Le sens, s’il existe, sera le couronnement d’une quête et non un postulat de convenance adopté comme un chandail, trouvé dans la rue, enfilé à la va-vite, et par chance à la bonne taille. Le Veilleur n’est pas croyant, il n’a que faire du beau. Il veut le juste, l’exact, il veut la Vérité dans son chaudron. Et tout traduire sur des cartes logiques. S’il a une foi, c’est dans l’outil, le pouvoir des mots, et l’improbable exhaustivité qu’il leur prête. Aussi va-t-il au travers de l’époque, l’oreille tendue et les yeux aux aguets. Jamais il n’entend ni ne regarde, mais toujours il écoute et observe. Car il s’agit de tout voir, pour tout comprendre, de s’abreuver d’indices.

La compagnie de autres hommes est pour le Veilleur une affaire grave, et loin d’être inoffensive. Toute entrée en conversation s’apparente à une auscultation qu’il convient de mener à bien, pour établir un diagnostic, débusquer les contradictions, questionner le choix des termes, justifier le fond du discours. Le Veilleur ne juge pas son interlocuteur. La plupart du temps il s’en moque absolument. Il n’a cure de sa moralité ou d’une quelconque intelligence. Il collectionne. Il explore, il veut savoir qui va là. Quel homme, de quelle matière il est fait, quelle est la forme de sa pensée, comment celle-ci modèle son corps, où elle le mène, et pourquoi. Quelle brique nouvelle pourra-t-il lui amener ? A chaque visage une énigme nouvelle, et les suppositions déboulent, l’homme s’en va deviner au travers des crânes les couleurs qui s’y brassent, tenter de lire dans les paroles les caractères et les destins. Qu’il bouge, et c’est un univers nouveau qui l’aspire, le chahute, le captive, le capture. Il pourrait passer une vie entière au même endroit, se perdre dans une éternité, si le chemin lui permettait de poursuivre infiniment. S’il n’y avait qu’un homme sur terre, un homme unique à veiller. Mais le monde n’est pas une valse continue, les rythmes se délient, se cassent, et les hommes sont nombreux, affreusement différents, et ils font des histoires. Le Veilleur doit donc sans cesse s’arracher, s’arrêter pour reprendre, ailleurs, plus tard. Quitter un mirador pour un autre, une meurtrière toute aussi froide, creusée au hasard, dans une muraille plus ou moins épaisse. A l’instant même du déplacement, toutes les perspectives non explorées de l’attache précédente tombent, inutiles, englouties, trésors perdus. Le Veilleur quitte sa niche d’observation, tunnels et corridors, débarras et cagibis, longs couloirs aux tableaux d’évocations, bibliothèques d’archives. Le puzzle entamé s’évapore, le Veilleur fait le deuil des portes entraperçues et encore closes. Il se réveille, il marche, revit dans l’oubli de ses conquêtes, se rappelle son nom. Et à chaque pas, à nouveau se nourrit, grossit de considérations jetées éparses dans une besace sans fond, jusqu’à ce que le magot, trop lourd, exige un retour à l’endroit, un nouvel interstice de silence, reprendre du souffle, remettre de l’ordre, compulser les librairies. Alors le Veilleur rejoint le Phare, et ses escaliers aux colimaçons infinis.

Le Phare est un lieu bien étrange. Il n’appartient qu’au Veilleur, il le définit tout autant qu’il le contient. Il est son refuge, sa cachette, son abri, l’invention d’une survie, la création d’une terre habitable. Car le Veilleur n’a pas de place, nulle part. Il est toujours un rôdeur apatride, où qu’il aille, qu’il fasse soleil ou bien nuit, sa peau le démange, l’air lui manque, il a des gênes et des hontes insensées. Il erre aux alentours des hommes, il les approche en voyeur timide mais avide, il les effleure par mégarde, par amour du frôlement. Le Veilleur n’est pas un Marcheur, tracer sa route ne le libère de rien, il a besoin de compagnie et l’horizon n’est jamais devant lui, partout les mystères des bas-côtés l’appellent. Il n’avance pas pour aller quelque part. Les Veilleurs n’avancent pas, ils n’ont pas de destination. Ils vivent parce que d’autres vivent, parce que la vie les encercle, parce qu’ils sont d’impénitents curieux. Ils réapprennent chaque jour qu’ils sont des hommes, les termes de l’adéquat et l’inadéquat, ils cachent des stupeurs récurrentes, ils imitent, ils se perfectionnent. Ils s’accommodent de leur dot, de qui ils sont, leur humeurs et leurs goûts, leur beauté ou leur laideur, leur avarie ou leur générosité, ils tentent de se sculpter, jamais indulgents avec eux-mêmes, mais jamais efficaces à devenir. Ils s’enlisent. Dans leurs doutes, ils s’épuisent à nommer les accords qu’ils perçoivent, isoler les dièses et les bémols dans les cacophonies ambiantes. Aucun mirage pour adoucir leur tâche, aucune colonne maîtresse dans aucun temple, les Veilleurs sont plus lucides que tous les dieux. Ils ne sont que cela, ni beaux ni courageux, simplement et absolument lucides, voilà leur don, leur exigence, leur infortune. La lumière éclaire tout ce qu’elle trouve, sans distinction, elle élucide d’un seul faisceau le pire et le meilleur. L’homme avance dans son tunnel, l’écroulement est à tout moment possible, comme l’impasse, il ne sait pas l’oublier, ni percer les murs, il sait seulement voir l’obstacle, les détours possibles, s’immobiliser lorsqu’un éclat surgit.

Ainsi va le Veilleur, longtemps, ermite à lanterne faible, espérant découvrir quelque porte de salut dans les tréfonds, portant la marque de ses déambulations. Tentant de vivre à l’instar de tous, accablé de n’y parvenir, incapable de coudre ensemble les morceaux monstres de l’être idoine qu’il cherche à être, impuissant à se réconcilier. Jusqu’à ce qu’un jour, harassé, un geste d’abandon le découvre survivant, entier, sur une terre vierge. Tel quel. A l’endroit le plus limpide de lui-même, il entrevoit un lieu où vivre pourrait devenir simple, même possible, où cette détermination immuable qui le distingue, l’isole, ce signe de naissance, cesse d’être tordue, rentrée, cachée, honteuse comme un inceste. Le Veilleur trouve dans un reflet fugace une voie paisible, et le courage de se nommer. Il découvre l’espoir du Phare. Aucune mappemonde ne le mentionne. Pour le trouver, il faut traverser un chemin de pensée qu’aucun livre ne révèle. Probablement est-il propre à chaque Veilleur. Chacun pourrait tenter de le décrire, et chacun ne dirait rien que sa propre histoire. L’un le désert, l’autre la mer, l’un le sifflement du vent, l’autre la houle, le calme ou la colère. La voie se trace dans ce qu’il y a de commun à tous : trouver un ailleurs qui guérisse, un havre, non loin des autres, une place, particulière, une solitude qui ne soit pas une sauvagerie. L’homme pourra y voir autant qu’y vivre. Plus d’yeux pour l’aspirer, plus de paroles rongeant l’espace, le dispersant en fragments douloureux. Le temps est fluide, tout peut être ordonné. Le Veilleur se rassemble, va à son rythme, il affronte la foule. Dans le Phare, le fantôme devient un homme, puissant, inépuisable, impérial. Il s’adonne à son don. Il veille. Le revers du monde, le son dans les silences, les murmures sous les bruits, il retourne les Cieux, il veille les hommes en train de vivre, il déambule parmi eux, les devine, il s’assoie enfin sur le même banc, et parfois il raconte ce qu’il sait, et ce qu’il sait est immense.

Le Veilleur cherche. Mais les Couloirs des Hommes sont vastes. C’est un vol d’aigle. Il cherche le secret, le nœud, il goûte à chaque cœur, il boit les liqueurs bileuses et le calice des joies. Chaque homme est un élu, un amour unique et absolu, un élément de l’énigme, de cet être total qui fut dépecé en milliards. Il s’agit de jouer à patience, de récolter des vérités parcellaires. Ce jeu est pour le Veilleur le seul qui vaille, le seul qui offre de découvrir vraiment quelque chose.

Comprendre est la manière d’aimer des Veilleurs. Ils pénètrent les pensées avec désir, avec passion, avec pudeur. Ils regardent comme on écoute. Ils voient la peine sourdre, parcourir la terre de sa voix grave et lente, et la joie envahir l’air, rapide, électrique. La peur les fige, elle étouffe, elle a l’empreinte du gel, l’homme va lentement sur la glace. Il suit la trace des chants et des cris. Les terres des sois vibrent toujours. Ces musiques lui parviennent déformées, mais le Veilleur va en un chasseur amoureux. Il piste, il s’empare des hommes pour les reconnaître, fraterniser avec toute bizarrerie. De ces sons, il tire les mots, et le Phare devient Vigie de pensée.

La lumière des Veilleurs peut sauver des hommes perdus au large. Mais elle est froide comme la haute mer, c’est une flamme sans chaleur, une lueur d’éther, l’éclat d’un Miroir tendu à qui veut voir. Cette lumière ne peut être éclipsée. Elle ne peut qu’être consentie, accueillie, ou ignorée. Moquée, elle est sans force. Contredite, elle se renforce. Car les mots des Veilleurs devancent les hommes au sein d’eux-mêmes. Leur justesse inquiète comme l’ombre d’un sortilège. Qui aime cela ? Qui aime, être cerné au pied d’un arbre inattendu, dont il ne savait même pas qu’il l’avait planté, ni son espèce ni goûté à ses fruits, et ne sait encore s’il se décidera à y grimper, maintenant qu’il sent ses racines dans ses chairs? Le Veilleur parle de cela, s’il doit parler. Il raconte les arbres et les racines, les sillons et les cadavres d’insectes qui s’y sont nichés, il dit

Regarde, là, je vois, je te vois, toi et tes insectes, ils viennent de toi, et ces fruits mûrs, ce sucré de toi, je sens son odeur, pour ce suc si étrange tu as passé par là, tu n’aurais jamais produit telle récolte sans avoir éprouvé ceci, regarde, regarde ton accouchement, vois ce que je vois…

Les Veilleurs ont appris à se taire, leurs lèvres sont scellées de prudence. Ils montent au Phare, ils déposent les gerbes de leur moisson, ils disposent leurs jouets. Ils augmentent la carte du ciel, ils établissent de nouvelles conjonctures. Leurs yeux vont d’une étoile à une autre, et les configurations sont si nombreuses qu’elles demanderaient plus qu’une vie pour pouvoir les répertorier. Toute proposition mérite le plus grand soin, toute hypothèse une attention révérencieuse. Les Veilleurs savent donner ce genre de tendresse. Ils bercent de leur bras d’entendement les théories les plus intenables et les plus saugrenues, ils les nourrissent avec dévouement, ils caressent, écoutent les balbutiements des possibles. Lorsque le visage d’une logique apparaît, qu’un sens prend corps, ils en attrapent la main de vent. Ils courent de mots en mots, ils suivent le fil à perdre haleine, à tomber et s’écorcher les genoux et ne s’arrêtent qu’une fois dévoilée la nudité d’une conclusion, un épilogue instable qui bientôt se dissipe dans un autre commencement.

Les Veilleurs affrontent l’infini. Ils le défient à la manière des fourmis, avec la même persévérance, cette prétention à soulever plus gros que soi. Leurs yeux sont leur corps. Ce regard là n’a pas d’orbite, il voit avec la peau autant qu’avec les mains, avec la raison autant qu’avec le ventre. Il s’élance du Phare, il pénètre toutes les nuits, il entre dans toutes les chambres, celle des malades, celles des nouveaux-nés, celles des tortionnaires. Il ouvre les portes des maisons bourgeoises, celles des hôtels de passe, celles des prisons, celles des sanctuaires. Il respire toutes les odeurs, les onguents suaves, les parfums, la touffeur des mouroirs. Son œil se glisse dans toutes les serrures, se faufile dans toutes les oreilles, il redresse les verrous tordus et ouvre les portes condamnées. Il passe inaperçu. Le Veilleur n’est pas un libérateur, ni rédempteur ni confesseur. Il ne risque pas son âme. Son bras est souvent lâche. Il ne cherche pas à rendre justice. Il n’est pas dénué de morale, mais son éthique est rudimentaire, décapée par l’expérience. Sa cosmogonie tient dans un dessin d’enfant, le point-à-point d’un résidu théorique, depuis la mort de Dieu. L’homme s’en contente. Il ne croit à aucun progrès, il ne croit qu’aux circonstances, à la frise géante qui se déroule sans cesse, à la table de jeu des compositions humaines infinies. Aux nouvelles arborescences possibles, les pires. Les meilleures.

Pour les Veilleurs, l’Histoire égrène les pierres d’une construction verticale, à l’image du Phare. Un bâti intemporel et immémorial, édifié depuis le plus lointain des âges, dans un mouvement perpétuel de dépose. L’Homme sédiment. Les couches s’accumulent, se soudent les unes aux autres, les secrets sont emmurés vivants, mais les secrets murmurent, ils chuchotent pour leur salut. Le Veilleur sait entendre ce bruissement agité. Il en est hanté, chaque jour, à chaque heure. Les Veilleurs ne sont pas historiens. Le temps n’est pas architecte. Chaque minute couvre la précédente, un même corps attaché à faire un geste différent, à revêtir un habit nouveau, mais le corps toujours reste identique, le corps de l’Histoire est toujours le même homme. Il transporte toujours, à toute époque, la même insondable énigme d’une matière dont les composants restent innommables, et dont les frottements, les mixtures, les reflux, obsèdent les Veilleurs.

Un jour, le Veilleur trouve sur sa route le Fou. Longtemps, il cherche à l’éviter, il contourne l’étrange objet, ferme les yeux. Le Veilleur sait bien, ce qu’il risque. Il risque de ne jamais revenir. Il sait que de tous les hommes, ceux qui ont le plus à lui offrir sont les seuls à pouvoir le perdre, le capturer dans leur dédale, à pouvoir les retenir dans le même livre. Un opus insensé. Longtemps, le Veilleur se dit que la folie sera son dernier exil. Qu’il doit attendre. D’avoir réglé son compte avec l’humanité ordinaire. Que ce qu’il découvrira dans l’antre des démences ne pourra prendre sens que s’il a récolté tous les indices des terres de la Raison. Qu’alors peut-être il ne se perdra pas, que le puzzle se complètera, que les secrets des Fous démêleront la folie des hommes libres, qu’il aura son fil d’Ariane pour revenir à lui-même, ne pas sombrer à son tour. Beaucoup de Veilleurs restent indéfiniment sages. Ils veillent les hommes de jour, ils explorent les quintessences, sans s’en lasser. D’autres partent trop vite dans la nuit, pas assez aguerris, ils se perdent dans les caves.

Le vrai passage est insensible. C’est une porte de lassitude, le pas interdit se fait dans l’innocence, celle d’un désir. L’homme est attiré, il se laisse faire, entraîner dans cette chambre suspecte, malfamée, et les odeurs louches, il est déjà sur le seuil lorsque s’efface le souvenir des dortoirs ternes qu’il ressasse, et ce seuil est déserté, d’aspect repoussant. Qu’importe, les Fous ont quitté les politesses, ils ne se préoccupent plus des abords d’eux-mêmes. Pas plus qu’ailleurs, le Veilleur ne redoute-t-il dans cette trappe la bêtise, ni le barbare, ni le lubrique. Il sait que l’humain est partout, il est le sale et le désert, il est présent dans chaque herbe vivace. Le Veilleur va doucement, il ne touche à rien, il craint de trahir trop tôt sa présence, d’interrompre le prélude. Il écoute sans retenir, il observe sans noter. La poussière s’est répandue sur les mots, la moisissure a grignoté le sens, le vrai langage est ailleurs, le Veilleur doit fouiller, explorer, il doit s’installer dans les lieux le temps de son étude. Il enfreint ses règles de prudence, il connaît la passion, il apprend les fièvres et les paniques. Celles de ces bruits, ces borborygmes, cette musique folle qui va le traverser, et l’angoisse de suivre une à une les dalles de la forteresse, de retrouver les traces du parcours, l’obscurité du donjon, en débusquer la logique initiale, en dévoiler la face. Le Veilleur découvre la peur de penser. L’homme qui cajolait l’aporie et le paradoxe, trésors dans la routine de son chemin, craint maintenant d’avancer à contresens, de finir sous le Mat. Il ne sera jamais aussi vivant que dans ce trouble, dans cette Veille inutile.

Le Veilleur croit pouvoir emporter la folie dans le Phare. Il croit pouvoir la faire parler, la soumettre à la raison connue, la décrypter. Mais l’énergumène qu’il enferme à double tour le regarde autant qu’il le regarde. Il s’approche comme il s’approche, il le dévisage. Le Fou rit à la face du Veilleur, imite ses mimiques, rétorque question pour question. Il invente un trône en haut du Phare, s’y assoie, et il y règne. Sa vérité parsème les murs, le Veilleur se perd dans son propre lieu. Il s’épuisera peut-être dans les stridences, à coup sûr il noircira tous ses tableaux, il perdra le sommeil et peut-être la vocation, et il voudra mille fois tuer l’intrus. S’il est bon Veilleur, si l’envie devance l’orgueil, alors viendra un jour où la mer sera calme, et où il sera pris d’un doute. Il s’avancera au plus près de ce visage étrange, de ces yeux délirants, et il verra enfin, le Fou tel qu’il est, un simple reflet dans le Miroir, en réalité son propre reflet : le cadeau du cobaye est une défaite édifiante, le Fou est en lui, il est lui. La seule partie de lui-même capable d’emprunter le chemin de ses frères, et de guider le maître sur les terres où l’on ne parle pas. Le Veilleur pourra passer par dessus bord, un soir de brume, ce jumeau infâmant, cet alter ego clandestin, et oublier ce que cette main qu’il lui tendait, une chiffonnade dans un poing serré, les douleurs et les ivresses dont le Veilleur se croyait exempt. Il pourra aussi sourire, et s’il est vrai Veilleur, il comprendra, qu’il ne pourra pas comprendre. Qu’en certains territoires, comprendre ne sera qu’aimer, ou bien haïr, ignorer, ou consoler, rire, crier. Qu’en certains lieux la pensée est une bête et une niaise, une godiche bruyante. Qu’en ces terres, comprendre n’est qu’écouter autrement, avec soi-même, c’est-à-dire se tromper, c’est-à-dire vivre. Lorsque le Veilleur entrevoit cela, il souffle un instant la lueur de sa lanterne, et il expérimente sa nuit. Rien que son toucher malhabile pour forger un chemin dans le tunnel des jours. Le Veilleur apprend le plaisir de l’erreur, la saveur des fourvoiements, le goût des trahisons. L’ombre du Veilleur grandit, la Veille étend sa lumière vers les êtres sans parole, caresse le doux tapis des intuitions.

Parfois, au point du jour, lorsque la pierre est humide, les Veilleurs s’approchent du vide. Ils sentent la force du vent, les promesses mystérieuses des embruns, et l’aventure les tente, comme un plongeon libérateur : essaimer les pièces récoltées, les jeter au vent de l’absurde. Chérir l’idée de l’abandon, la mort de la pensée, suicider les idées. Passer de l’enfer au purgatoire, du purgatoire au paradis, regagner la terre. Peu osent la métamorphose. Quitter le Phare n’est pas chose aisée. Il faut une barque de Confiance, et les Veilleurs n’en ont aucune. Ils n’ont jamais su où la trouver. Ils n’ont vu que l’inconscience des Morts, la foi des Guerriers, la haine des jeteurs de Sorts. Ils se sont toujours protégés du Soleil, ils n’ont rien d’autre que leur peau, blanche, parchemin de connaissances.

La Confiance est tout en haut du Phare, elle est dans la chute. Tant qu’ils monteront la garde de la totalité, les Veilleurs resteront en surplomb, ils ne se pencheront pas, vers aucun risque. Ils épaissiront l’œuvre qui leur tient lieu de parapet. Ils ne verront dans le vide qu’un danger mortel, celui l’aveuglement, la perte des pistes, l’oubli des contre-épreuves. Ils pourront être heureux, être statues. Ils pourront ne pas l’être. Ils pourront, un soir de houle, penser qu’une bourrasque plus vigoureuse qu’une autre les a emportés, qu’ils ne pouvaient prévoir, que par cette improbable incident ils ne renient rien des tout, et à mesure qu’il tombe peut-être l’homme osera s’avouer qu’il a sauté, et que maintenant qu’il apprend à tomber, qu’il apprend à mourir, maintenant même qu’il est en pleine chute, il ne meurt pas, il s’envole étrangement, soutenu par l’eau qui borde le Phare, elle se volatilise en une nuée porteuse, dont les goulettes le frôle et le font rire, et ce rire traverse son corps comme un nouveau sang et l’homme regarde ses mains : ses mains sont celles d’un Mage. La Nécessité a disparu, les Veilleurs ne comprennent plus rien du tout, ils sont forts de cette science, ils ont trouvé le tout, et dans leur dos des ailes battent, fournies de tout ce qu’ils craignaient, de tout ce qu’ils ont compris, avant, toutes ces réponses volatiles, et parfois, lorsqu’ils rasent le sol, une plume tombe, s’accroche à une branche ou à des cheveux, au hasard, sans explication connue.