Un geste. Fais seulement un geste, ta main droite par exemple. Non, n’ouvres pas les yeux. C’est mieux, pour le moment. Et puis tu ne peux pas, tu sens bien que tu ne peux pas. C’est comme si tu n’avais plus d’yeux, en fait. C’est étrange... Mais c’est impossible. Sois logique. Si tu n’as plus d’yeux, tu es probablement mort. Essaie de te souvenir. Tu es un homme. Oui. C’est ça, tu es un homme... en noir... et ta robe... tu es prêtre. Oui, bien sûr que tu es prêtre. Pourquoi tu n’as plus d’yeux ? Pourquoi fait-il si noir ? Et puis froid... Tes jambes ? Si, pourtant tu les sens. Oui, tu as toujours des jambes. Mais ce brouillard ! Qu’est-ce que ça peut bien être ? On dirait une sorte de ouate, une ouate grise, une ouate de givre... Comment es-tu arrivé là ? Avec de la ouate dans la tête ? Tu es allongé, il semble. Sur le dos ou sur le ventre ? Difficile à dire. Et quel silence ! Rien. C’est vrai, rien du tout. Silence absolu, silence total. Même à l’Eglise il n’y avait pas ce genre de silence, même les jours de Toussaint. Non, ce silence n’est pas normal. C’est un silence... plein. Il n’y aura jamais aucun bruit dans un silence pareil. Ou bien... ou bien est-ce toi, qui ne peux plus entendre ? Le cerveau fermé ? Sois logique. Tu n’as peut-être plus d’yeux, plus d’oreilles, mais tu as toujours des jambes, et aussi une main droite. Tu es comateux, probablement. Il doit y avoir des gens autour de toi, oui, mais comme tu n’as plus d’yeux ni d’oreilles, tu ne peux pas leur dire que tu es réveillé. Ne dramatise pas les choses. Tu penses: tu es donc sacrément vivant. Si seulement tu avais un peu moins froid... Il te faudrait une couverture, une bonne grosse couverture polaire, comme celles des montagnards. Mais ils ne peuvent pas savoir. Probablement es-tu à l’hôpital. Ils n’ont jamais de couverture polaire dans les hôpitaux ; à peine ces petites laines beiges qui traînent au pied du lit... Hé oh ! Il y a quelqu’un ? Répondez !! Il y a quelqu’un ? Arrête... tu vois bien que ça ne sert à rien. Personne ne t’écoute. Tu t’entends, mais personne ne t’écoute... Tu parles tout seul. Tout seul dans la ouate ? Ce n’est pas dans tes habitudes... mais qu’est-ce qui est dans tes habitudes au fait? Tu dois avoir des habitudes de prêtre. La messe,par exemple. Oui. Le dimanche matin.... Il doit y avoir les baptêmes, aussi. Et les mariages. Ca va te revenir... La chorale. Les cours de catéchisme. Il faut de l’émotion, il faut attendre un peu, ça va te revenir. C’est bizarre tout de même, cette vocation de prêtre... Il faudrait que les autres t’aident à te rappeler... Tu pourrais leur demander. Eux doivent savoir, pourquoi tu es devenu prêtre. Comment ça s’est passé. Ils te diront. Dès qu’ils sauront que tu es réveillé. Continue à bouger la main. Ils doivent bien voir... Ou alors... et s’ils ne t’écoutaient plus... jamais ? Il faudra que tu te fasses la conversation tout seul... toujours? Mais non, tu n’es pas immortel, voyons. Il va falloir que tu sois un peu créatif, c’est tout. Tu te raconteras des histoires. Essaie de crier, tout de même. Ca ne coûte rien. Essaie, dans l’absolu. C’est vrai que sans ta bouche c’est difficile. Tu ne vois vraiment rien ? Même pas un docteur, au loin, un peu flou, un chirurgien ? Ils sont peut-être en train de t’opérer. C’est normal que tu sois inconscient, ils ont dû te mettre sous anesthésie générale. Ou sous morphine. Peut-être les deux. Dans ces conditions, c’est logique que tu sois entravé. C’est pour ta propre sécurité. Il n’est pas conseillé de raconter sa vie un scalpel dans les intestins. Ou le cœur. Est-ce qu’il est toujours là ? Respire plus fort, pour voir. Encore. Rien... Il doit être discret. Ton cœur. Fatigué peut-être. Mais les médecins font forcément de leur mieux. Tu as dû avoir un accident. Ils ont dû t’emmener en ambulance, et te passer de la bétadine sur tout le corps. Les blessures ouvertes. Où a eu lieu la collision ? Hm. Pas sûr que tu aies eu un accident de voiture. Tu n’as jamais conduit. Qui conduisait ? Tu dois bien avoir de la famille, pourtant... un frère peut-être ? Il doit savoir ce qui s’est passé. Et comment tu t’es mis à confesser les autres. Oui, c’est ça... la confession... là-bas, il y a quelque chose, oui, les voix... ils te racontaient. Ils venaient pour te raconter. Les voix se reprochent maintenant. Du fond du coton... Mais c’est qu’elles sont sacrément nombreuses ! Et elles te foncent dessus ! C’est dingue ! Mon père... péché, j’ai péché... j’ai commis des actes affreux... je dois vous dire. Il faut que je vous raconte. Je n’ose pas... Mes parents. Ma femme. Ma fille. Trompé. Humilié. Tué. Pardonnez-moi, mon père, pardonnez, lâches, envieux, imbéciles, pardonnez, pervers, mon père, pater noster, mon père, la fuite, le vol, je vous salue, peur, mon père, jalousie, pleine de grâce, moquerie, vengeance, mon père, écoutez, pardonnez, et le fruit de vos entrailles, mais mon père nos offenses comment faire à ceux qui nous ont offensés pardonnez, aidez-nous est béni pardonnez

Le mal qu’on nous fait- Hélène Lécot- 2006

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pardonnez mon père mon père pardonnez... Non...... !! ! Non ! Assez !! Ca suffit ! Ah les salauds !! Les salauds ! Faites les taire ! Par pitié !! Qu’ils se taisent ! Silence !! Silence ? Tu es sûr que tu préfères ? Bien. Mais les voix sont parties. Ecoute, elles sont parties. Ouste. Aux enfers, tous les petits saligauds... et que Lucifer les console, s’il peut ! Comme ils t’ont pourri la vie ! Mon père, mon père, mon père... Eh bien non, si c’est pour les retrouver, autant ne pas revenir ! Autant rester là... où tu es. Dans le froid, calme. Dans le froid, seul. Tranquille. Mon père. Sans plus rien à écouter, sans bruit. Juste en attente, mon père, sans savoir exactement, amen. A quoi ça sert, toutes ces questions ? A quoi ça sert, de dire ? Et de savoir ? On ne sait jamais, on s’explique pour surseoir. Je suis coupable. De, et puis de, aussi de. Et les envies ! Insatiables. Mais tu n’as qu’une main, et des jambes immobiles... Problème résolu. Gouffre bouché, danger non potentiel. Peut-être est-ce mieux... Bien mieux ! Hé oh ! Ne me réveillez pas ! N’écoutez pas ! Ne changez rien ! Laisser mon cœur tranquille ! Laissez mon Eglise vide, vide ! Que la poussière scelle les portes du porche noir... Es-tu sûr ? Mais tu as froid ! Ce n’est pas grave. Mais tu ne vois rien, il n’y a personne ! Ce n’est pas grave. Mais tu es seul, tu ne verras plus le soleil ! Ce n’est pas grave, je ne verrai plus les petites tombes. Mais où vas-tu ? Nulle part, je n’en sais rien. Ce n’est pas grave. Bien sûr que si, tu sais, si tu ne veux pas revenir, tu sais très bien. Peu importe, je vais mourir. Oui. Oui. Es-tu sûr ? Et ta famille, et les autres, et le jour, et l’espérance ? Ce n’est pas grave, mon pas est calme, je marche dans ma tête. Demain est là. Mais tu n’auras plus de présent ! Plus de passé ! Je n’en veux plus, je ne veux plus voir demain, je veux y être, je veux plonger. Mais tu es prêtre. Oui. Alors, tu as peur ? Oui. Tu as péché ? Sans cesse. Tu as menti ? Avec aisance. Et tu as nié ? Toujours. Tu as été médiocre ? Rien qu’un homme. Tu veux être puni ? Oui. Tu sais que ça va brûler tes os, qu’ils vont grincer, craquer et fondre ? Oui. Et tu as rencontré Dieu ? On me l’a présenté. Et tu as cru ? Dans le doute. Avance. Dis, ton Dieu : on t’en a dit du mal ? Oui. On m’a vendu l’Enfer. 

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